Reportage et photos sur épave contenant de la Porcelaine de Chine sur les côtes bretonnes
DE LA PORCELAINE DE CHINE AU PAYS DES NAUFRAGEURS
Par René Ogor
Extrait des Annales Maritimes et Coloniales de 1839
« On sait combien, depuis un temps immémorial, la côte
de Plouguerneau s’est montrée inhospitalière pour les malheureux
naufragés. Les redoutables habitants de cette côte ont toujours
saisi les occasions de piller que leur offraient les naufrages et les efforts
de la civilisation pour déraciner leurs habitudes barbares n’ont
jamais connu le moindre succès ».
JANVIER 1792
Cette fois encore, la tempête a été terrible. Dans
la nuit la plus noire, poussées par un vent fou et démoniaque,
les monstrueuses déferlantes se sont jetées et brisées
sur les écueils du pays pagan. Ces terribles pièges aux noms
évocateurs, Ar Countel (le couteau), Ar Gribinoc ( la roche qui
a des dents) s’étendent de Portsall à Kerlouan, jusqu’à
trois milles au large. Des navires empalés, puis explosés
dans les énormes tourbillons d’écume et d’eau jusqu’à
ce qu’il ne reste plus planche contre planche, c’est le tribut des marins
à Neptune. Et là-bas, sur la dune, fragile frontière
entre l’océan et la terre des paysans, des hommes attendent.
On dit qu’ici, les nuits de tempête, des lanternes s’agitent.
Accrochées sur un bout raidi entre la corne et le jarret d’une vache,
les fanaux amorcent un mouvement pareil au roulis d’un bateau au
mouillage, attirant les navires en difficultés au large et qui croient
deviner l’abri d’un port ou d’une crique. Les écueils et la mer
font le reste.
Mais depuis l’ordonnance de Colbert en 1681 « ceux qui
allumeraient la nuit des feux trompeurs pour attirer et perdre les navires
seraient punis de mort et leurs corps attachés à un mât
planté aux lieus où ils auraient fait les feux », les
naufrageurs sont devenus prudents et n’implorent plus que la miséricorde
divine pour assurer leur subsistance.
Hier, ils ont brûlé un cierge à Notre Dame
des brisants pour qu’elle leur apporte de bons naufrages, ces cadeaux du
bon Dieu pour les pauvres.
LE NAUFRAGE DU NEPTUNE
Ce matin du 26 janvier 1792, le jour se lève sur une mer en furie.
Dans les haubans du Neptune, le vent joue une musique de cauchemar. Eventré,
échoué sans gouvernail et sans équipage sur les roches
de Plouguerneau, le navire de commerce anglais contient une fabuleuse cargaison.
Des centaines de pièces de faïence côtoient les ballots
de toiles fines et autres tissus d’apparats. Au jusant, la mer abandonne
lentement l’épave. Les premiers pillards se ruent à l’assaut.
Prévenue, l’administration s’emploie à sauver le
navire et sa précieuse cargaison ; mais la nouvelle se répand
sur tout le littoral, la réaction de la population ne se fait pas
attendre et bientôt…
« les paroissiens de Guisseny , de Kerlouan et de plusieurs
autres limitrophes en nombre de plus de six cent personnes des deux sexes
semblables à des lions furieux ont fait retentir tout le rivage
de leurs cris menaçants et dès l’instant même, ils
ont arrêtés charrettes et chevaux, coupés leurs attelages,
pillé les voitures, terrassés tant à coups de bâtons
qu’à coups de pierres qui tombaient comme une grêle sur tous
ceux qui ont eu assez de probité pour vouloir s’opposer à
leurs pillages, surtout le Sieur Gabriel Breton, greffier du bureau de
paix du canton de Plouguerneau, qui, terrassé à coups redoublés
de batons et de pierres aurait indubitablement perdu la vie à force
de mauvais traitement qu’il recevait d’un grand nombre de personnes des
deux sexes, si le maire de Plouguerneau et quelques autres n’étaient
point venus l’arracher des mains meurtrières qui le tenaient couché
sur le sable. Il y laissa son chapeau et sa redingote, se trouvant trop
heureux de sauver sa vie par la fuite… »
Les exactions allant bon train, quelques jours plus tard l’administration
écrit :
« le 26 du même mois, les 60 hommes de la garde sont obligés
de quitter leur poste, ne pouvant ni publier la loi martiale, ni résister
à la violence exercée par plus de 600 révoltés.
Les charrettes sont pillées, le magasin a été attaqué
et effondré ».
Puis « dimanche dernier on devait procéder à la vente
du navire et de ses agrès mais à notre arrivée sur
le rivage, nous n’avons pas trouvé le bâtiment. Quoiqu’on
y avait établi deux gardiens, un vent forcé a enlevé
le navire qu’on n’avait pas eu les précautions de bien amarrer.
Les hommes se sont sauvés et on ne sait ce qu’il est advenu du bâtiment
».
1986
Denes Abernot est à la fois passionné de mer, de pêche
et bretonnant. Les vieux lui ont parlé d'une roche toujours couverte
par la mer, que d ‘autres vieux aujourd’hui disparus appelaient "le
rocher du galion".
J’avais découvert l’année précédente
l’épave médiévale à clin de l’Aber-Wrac’h
( première moitié du 15ème siècle) puis
le fameux clipper américain Challenge(1851) et je sentais confusément
dans cette histoire ressurgie de la mémoire collective comme un
nouveau parfum d’aventure.
Toutes les légendes ont souvent un fond de vérité
et en ce jour de février, en m’immergeant dans une mer à
six degrés mais limpide et dépourvue de laminaires, j’espérais.
Le fond est à 25 mètres. C’est au pied de la roche,
bloqués dans l’éboulis rocheux que les premiers objets apparaissent
: un plomb de sonde, les carreaux d’un fanal de poupe, des bouteilles en
grès décorées au bleu de cobalt, une vielle ancre,
un poêle en fonte intérieurement doublé de briques
rouges et dont le fond abrite le petit vase à tisane que le chirurgien
du bord réchauffait dans les cendres et…de gros tessons de porcelaine
de chine.
En collaboration avec le DRASM ( Ministère de la Culture),
les premières études ont permis de dater le petit mobilier
; Les bouteilles en grès ont été fabriquées
dans la région de Trèves dans la deuxième moitié
du dix-huitième siècle. Les carreaux du fanal de poupe, ancêtres
de la lentille de Fresnel sont de la même époque. La porcelaine
de chine est en tous points identique à celle découverte
par le capitaine Hatcher sur le vaisseau hollandais Geldermalsen dont les
archives ont prouvé que cette porcelaine a été fabriquée
a Canton vers 1750.
Malheureusement, la suite est une énigme. En dehors de
ces petits objets, il n’a pas été possible de repérer
une épave. Pas de traces de coque, de lest ou de canons. Les archives
de l’amirauté du Léon (650 dossiers de naufrages) ont été
détruites dans le bombardement de Brest au cours de la dernière
guerre. Il ne reste plus qu’un sommaire inutilisable pour tenter d’identifier
l’épave du "Rocher du Galion".
Il demeure que, la zone rocheuse où il était échoué,
le NEPTUNE empli d’eau jusqu’au pont, ne pouvait pour gagner le large,
qu’emprunter un couloir entre deux plateaux de roches affleurantes, ce
qui le menait inéluctablement sur le "Rocher du Galion"…
Alors ? Affaire à suivre…
René
OGOR
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